Lancement des contrats d’avenir dans les exploitations agricoles et réorientation de la commande publique vers la production agricole française

Publié le 30/01/2026 Modifié le 27/04/2026

SCRIPT. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a présenté une série de mesures pour soutenir les filières locales et les revenus des agriculteurs, le 30 janvier 2026, à Baigneaux (Eure-et-Loir).

Mesdames et Messieurs les élus, 

Mesdames et Messieurs les représentants des organisations professionnelles, je suis heureux de me retrouver avec les ministres chargés des questions agricoles, territoriales, de consommation, d'organisation aussi évidemment de nos pouvoirs publics. 

Je veux remercier le député de la circonscription, l'ancien ministre FIGIER, pour son invitation à venir ici, relayer une autre invitation, celle du Bureau national des jeunes agriculteurs (je cherche du regard le président Pierrick HOREL), dans une séquence assez longue désormais qui nous a amené à devoir échanger sur de la gestion de crise, on pense évidemment à l'épizootie de DNC, évidemment la question du traité de libre-échange avec le Mercosur, entre l'Union européenne et le Mercosur et d'autres sujets, et qui au fond nous ont fait dire avec la ministre Annie GENEVARD qu'il fallait qu'on fasse attention parce que si on a beaucoup de crises qui sont en train de nous prendre du temps, il faut quand même qu'on arrive à se projeter un tout petit peu sur l'avenir et être capable de se poser des questions stratégiques, et c'est comme ça que les jeunes agriculteurs, entre autres, ont poussé ce que l'on appelle les contrats d'avenir, je vais y revenir dans un instant, qui ne vient pas du tout écraser ou effacer les dernières annonces que le Gouvernement a pu faire, y compris sur des sujets de grande urgence, les questions liées par exemple à l'eau, des enjeux liés aux prédations, enfin tous ces sujets que vous connaissez par ailleurs. 

Mais c'est vrai que là, on est quand même dans un moment qui est particulier, dans lequel on n'a pas suffisamment tiré les conclusions du réchauffement climatique et de l'impact sur les productions, dans lequel on n'a pas suffisamment tiré des conclusions sur le modèle de consommation et la manière dont les Françaises et les Français consomment et ont consommé ces dernières années : je rappelle que Serge PAPIN a été un des papas d'EGAlim, et qu'on va y revenir aussi dans un instant, on doit se projeter sur cela, et puis surtout, et de manière peut-être plus politique, on ne tire pas suffisamment de conclusions sur ce que les crises géopolitiques du moment peuvent induire sur notre modèle productif français. 

La semaine dernière, à peu près aux mêmes horaires, on parlait de la relance du logement dans le pays, qui est un des moyens d'aller chercher la croissance. Là, évidemment, on est en train de toucher à quelque chose d'encore plus sensible, encore plus central. Le président national des chambres d'agriculture, Sébastien WINDSOR, le rappelait récemment : qu'évidemment, notre capacité à produire et à nourrir notre propre population, et à ne pas voir l'alimentation et l'agriculture instrumentalisées par des menaces hybrides, comme on a pu le voir avec évidemment la guerre en Ukraine, et comme on le voit désormais dans un cadre commercial qui est complètement dérégulé, est remis en question, on le voit notamment avec la nouvelle administration américaine. 

Et au fond, on voit bien, je vois aussi les papiers dans la presse, post-budget : que va faire le Gouvernement ? etc. Moi, je l'ai dit au ministre, qu'au fond, le Gouvernement, il n'avait qu'une seule chose à faire, c'était s'occuper de l'essentiel. Et l'essentiel, c'est de réduire le décalage entre la brutalité de la crise géopolitique et notre organisation intérieure. C'est vrai de la programmation militaire, notre capacité à réaffirmer notre indépendance en matière de défense. C'est vrai en matière de protection vis-à-vis du numérique, ce qui a été voté en début de semaine sur les écrans. On est le premier pays européen à le faire. Ce qu'on a fait il y a quelques semaines, Serge, sur les plateformes chinoises, et notamment Shein, dans lequel, je vous rappelle qu’on a été le premier pays à prendre justement des mesures de suspension.

Et là, on le voit bien qu'au fond, il faut qu'on arrive à repenser une part de notre organisation, notre modèle agricole, en essayant de définir une vision avec toujours la même humilité. Un certain nombre de choses peuvent être prêtes et faites avant l'élection présidentielle, annoncer d'ailleurs la construction et la co-construction d'une loi en matière agricole. D'autres seront prêts pour l'après présidentielle, mais au moins celles et ceux qui nous suivront pourront profiter justement de ce travail qui doit aussi en grande partie faire l'objet d'un débat politique de haut niveau, parce que c'est une question culturelle, que la question aussi de savoir ce que l'on veut avoir dans son assiette, quelle part d'argent on est prêt à y mettre, et quelle part de dépendance aussi avec l'étranger nous sommes prêts à avoir. 

Au fond, tout le monde est toujours d'accord quand il s'agit d'évoquer quelques principes, mais lorsqu'il s'agit de rentrer un tout petit peu dans le détail et d'être dans le concret, ça me semble un peu moins vrai. Ça va aussi poser des questions assez complexes dans les temps à venir sur ce que l'on attend de la puissance publique européenne, discussion, négociation de la politique agricole commune. 

Un premier jalon a été posé grâce au président de la République, là, ces dernières semaines, mais enfin ça va être une longue aventure encore que d'arriver à structurer ces discussions et ces négociations de la politique agricole commune. Il est bien probable d'ailleurs que ça nous amène à la toute fin du quinquennat, voire au début du quinquennat prochain. Donc là, on est bien aussi placé désormais pour savoir que, soit les négociations partent droit, elles peuvent avoir et obtenir ces effets pour défendre les intérêts de l'agriculture française actuelle mais aussi à venir, soit, au contraire, les discussions ne partent pas droit, et là, elles sont beaucoup plus dures à rattraper et c'est pour ça que je mets beaucoup d'énergie avec les ministres pour ce faire, et que donc, j'y viens, cette puissance publique européenne, nationale (qu'est-ce qu'on attend de l'État ?), locale aussi (on a un acte de décentralisation en préparation), on voit bien qu'il y a des voix agricoles qui se sont manifestées tout à l'heure pendant la réunion de travail en disant, « Si c'est de la souveraineté les choses ne peuvent pas être aussi différentes d'une région à l'autre, d'un département à l'autre ». 

C'est un bon débat, je le dis pour les députés, les sénateurs qui sont ici, les élus locaux, que de se poser cette question. J'ai moi-même présidé un département voisin, donc on ne peut pas me suspecter d'être particulièrement jacobin, mais je dois bien avouer que cet argument de l'égalité territoriale sur la manière d'accompagner les questions agricoles est une thématique désormais ancienne et qu'il est tant, me semble-t-il, de la trancher. 

Pour être encore plus précis, au fond, que veulent, que nous proposent, que nous demandent les jeunes agriculteurs avec cette intuition autour des contrats à venir ? C'est de revenir au fond de la planification, la planification entre le producteur, production actuelle et passée, mais peut-être aussi à venir avec les conclusions et les leçons que nous devons tirer du réchauffement climatique pour les diversifications. On a d'ailleurs visité une production d'amandes tout à l'heure qui est tout à fait passionnante dans le modèle de réussite : les transformateurs, secteur dans lequel on ne va pas se raconter d'histoires, malheureusement ces dernières décennies, on a plutôt perdu des acteurs de transformation. En tout cas, dans le département voisin, que je connais le mieux, on voit bien que les choses se sont évidemment largement réduites. Donc là, on a un enjeu aussi qui est absolument clé. Et puis, le consommateur, c'est évidemment la consommation directe, la consommation par la grande et moyenne surface. Le ministre y reviendra. Et puis aussi, par ailleurs, la commande publique, qui est un des thèmes évidemment aussi de ce déplacement, parce qu'il y a quelque chose d'absolument surréaliste, avoir une guerre commerciale sous nos yeux, avoir un libre échange qui est complètement remis en question, y compris par des grands pays fondateurs, signataires de l'OMC, et au fond, de voir que nous, on a encore une pratique de la commande publique sympathique avec des objectifs de bio, de produits de qualité. Et on le revendique, parce que c'est plutôt le bilan des 8 dernières années que d'avoir fait notamment ces lois EGalim. Mais on voit bien qu'on n'est plus du tout à la taille, on n'est plus du tout au niveau de radicalité qu'il faut avoir pour être capable justement de se protéger. 

Personne ne peut comprendre, désormais en 2026, que des euros d'argent public du contribuable (le contribuable local ou le contribuable national), que cet argent puisse encore aller acheter de la nourriture en dehors de l'Union européenne. Et au fond, il y a quelque chose de complètement surréaliste, à avoir une mobilisation et une unanimité aussi forte contre le traité du Mercosur, et en même temps que personne ne se pose vraiment la question d'où vient tel ou tel morceau de viande, tel ou tel fruit ou légume dans son assiette. Et je vais être honnête, charité bien ordonnée commence par soi-même, c'est d'autant plus surréaliste que l'État et les parlementaires ont pris des lois pour donner des obligations aux collectivités territoriales, lesquelles les ont en partie remplies, en partie seulement. Et l'État, lui, n'a absolument pas montré l'exemple, puisqu'il est largement mauvais élève. Preuve en est : cet exercice intéressant cette semaine dans lequel j'ai cherché à savoir quelle était d'abord la somme globale de commandes publiques pour acheter de la nourriture pour les cantines qui dépendent de l'État, vraiment de l'État (pour les armées, les universités, etc.). C'est 900 millions d'euros, et en fonction des années pas loin du milliard d'euros par an. On ne parle pas de subventions. Là, on parle d'acquisitions, de carnets de commande de clients. Et j'ai donc demandé aux différents services de nous dire sur ce milliard, ce petit milliard, au fond, combien allait à l'étranger, combien restait en France, combien allait en dehors de l'Union européenne et combien restait en France. Eh bien, on n'a toujours pas la réponse. Et donc, c'est un peu inédit ce que je fais, parce qu'en général, les ministres, ils aiment bien annoncer des bonnes nouvelles ou dire qu'on est les meilleurs. Moi, je suis venu vous dire qu'on n'était pas bon et que ça ne pouvait pas durer. Qu'on ne peut pas avoir un milliard d'euros de commande publique de l'État par an en matières premières agricoles et alimentaires, dont on ne sait pas dire où est-ce que cet argent va.

 Et ça, ça doit nous amener à la radicalité dont je parlais, où maintenant, on a changé de monde. C'est un monde beaucoup plus brutal. Donc, nous-mêmes aussi, nous avons assumé une forme de radicalité dans les choix que nous allons faire. Il est impensable que pour l'ensemble des marchés publics à venir, il y ait des matières premières agricoles et alimentaires qui viennent d'en dehors de l'Union européenne. Et donc certains disent « préférence nationale ». Je pense que c'est une hérésie parce que la France est un grand pays d'exportation au sein de l'Union européenne. On ne va pas commencer nous-mêmes à abîmer ceux qui participent à la réussite de notre modèle. En revanche, plus personne ne peut comprendre dans le monde dans lequel nous trouvons que l'argent du contribuable puisse permettre encore d'acheter de la nourriture, qui en plus a un bilan carbone et climatique absolument épouvantable et qui vient de l'autre bout du monde. Donc c'est du bon sens. On peut toujours dire : « mais oui, mais oui, il fallait le faire plus tôt ». Si c'était si simple, ça serait déjà fait, on n'aurait pas besoin de vous en parler. Et ça va nous amener à reprendre complètement en main la commande publique, à devoir aussi récompenser ou punir les acheteurs publics en fonction de ces objectifs, puisque désormais les orientations politiques sont données et donc il faut aussi que ça suive. 

En tout cas, c'est là l'instruction qui est donnée et nous l'inscrirons, Mesdames et Messieurs les parlementaires, dans les lois à venir de décentralisation, comme la loi agricole que nous préparons et non pas non plus pour nous redonner des objectifs théoriques qu'on serait amenés peut-être à remplir à la Saint-Glinglin, mais au contraire être dans une logique désormais d'interdiction et de principe.

Cela nous amène à un choc majeur, potentiellement, choc positif, mais pour le monde agricole. Capacité à devoir produire de manière régulière, prévisible dans les quantités agréées et contractualisées, être capables d'avoir les outils de transformation, être capables de construire au fond la sécurité d'approvisionnement. Cela tombe bien, on retombe sur nos jambes, c'est exactement ce qu'on cherche à faire avec ces contrats d'avenir. Et plutôt que de le faire de manière nationale, là pour le coup que l'approche de cette planification soit davantage locale. Et c'est pour ça, Messieurs les présidents de chambre d'agriculture, que là, pour le coup, État, chambres, le monde agricole, avec les différents acteurs, vont avoir évidemment un rôle à jouer majeur et les organisations professionnelles seront évidemment là pour le faire. 

Je ne veux pas être trop long. En tout cas, je veux vous redire que dans le temps qui s'ouvre, post-vote du projet de loi de financement pour la sécurité sociale ; j'ai engagé la responsabilité du Gouvernement une dernière fois ce matin. J'espère que la France aura un budget la semaine prochaine. Mais derrière cette séquence budgétaire, je voulais dire de nombreuses reprises, j'avais promis quelques ruptures. S'il y en a une, c'est d'arrêter ce décalage préoccupant entre la vie politique nationale, la vie du pays et l'ensemble de la géopolitique qui nous entoure. Car parfois, je sens quand même malgré tout un petit parfum, pardon de le dire, mais d'étranges défaites chez une part des élites du pays et sur lequel je ne me résigne pas. Et qu'au fond, il faut désormais que le Gouvernement s'occupe avec l'ensemble de la classe politique et du Parlement et des élus, s'occupe de l'essentiel et l'essentiel, malgré tout, dans notre histoire, ça reste notre indépendance. 

Madame la Ministre. 

(Applaudissements).

(Seul le prononcé fait foi).


À lire aussi