Souffrances psychiques des personnes âgées : mieux repérer, mieux accompagner, mieux prévenir
Publié le 23/12/2025
REGARDS CROISÉS. Souvent peu repérée et parfois confondue avec les effets du grand âge, la souffrance psychique des personnes âgées reste largement sous-estimée. Comment repérer les signes d’alerte ? Quels sont les moyens d’agir ? Les éclairages de Sylvie Bonin-Guillaume, présidente de la Société française de gériatrie et de gérontologie, et Sylvie Lattanzi, de l’association Les petits frères des pauvres.
L’isolement est le terreau de la souffrance psychique. Les personnes seules sont moins repérées et moins aidées.
- Cheffe de projet au sein de l’association Les petits frères des pauvres.
Repérer les signes précoces et intervenir rapidement peut sauver des vies.
- Présidente de la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG), Professeur des universités et praticien hospitalier en gériatrie à l'université d'Aix-Marseille.
Pourquoi la santé mentale des personnes âgées reste-t-elle encore taboue ?
Pr Sylvie Bonin-Guillaume : On ne peut pas vraiment parler d’un tabou, mais il existe un angle mort culturel autour de la santé mentale au cours du vieillissement. Beaucoup considèrent que la fatigue, la tristesse ou le repli sur soi font partie du grand âge, ce qui banalise la souffrance psychique et la rend invisible. Cette méconnaissance collective entretient le silence.
Sylvie Lattanzi : Pour les personnes âgées elles-mêmes, la souffrance psychique est souvent un tabou : elles ont appris à ne pas se plaindre et à ne pas peser sur les autres. Pour la société, cette souffrance reste invisible. Ce double silence retarde l’action.
Pourquoi la dépression est-elle difficile à diagnostiquer ?
Pr Sylvie Bonin-Guillaume : Dans 90 % des cas, leur dépression n’est pas typique : les plaintes sont souvent somatiques - douleurs, fatigue, troubles de l’équilibre - ou cognitives, comme des oublis ou des troubles de l’attention. On observe deux erreurs fréquentes : considérer que le sentiment d’inutilité, d’être une charge ou de ne plus avoir de projet est normal avec l’âge, ou associer systématiquement les plaintes de mémoire à une maladie neurodégénérative. Pourtant, les troubles cognitifs liées à la dépression s’améliorent nettement quand et si elle est traitée.
Sylvie Lattanzi : Sur le terrain, nous remarquons surtout des changements subtils : la maison qui se dégrade, les courses qui ne sont plus faites, le téléphone qui ne sonne plus. L’isolement est le terreau de la souffrance psychique. Les personnes seules sont moins repérées et moins aidées. Notre dernier rapport « Solitude et isolement », publié en septembre 2025, documente qu’il y a, aujourd'hui, presque 750 000 personnes en situation de mort sociale dans notre pays.
Comment prévenir le passage à l’acte suicidaire ?
Pr Sylvie Bonin-Guillaume : Les tentatives de suicide chez les personnes âgées sont souvent des actes très déterminés avec des moyens létaux. Les situations à risque sont multiples : fin de vie du conjoint, rupture affective, dépression non diagnostiquée, maladies chroniques douloureuses ou isolement social. La marge d’action existe : repérer plus tôt, prendre en charge rapidement et redonner du sens à la vie.
Sylvie Lattanzi : Beaucoup expriment qu’elles ne servent plus à rien ou qu’elles n’ont plus de place dans la société. Ces phrases sont des signaux d’alerte. Maintenir un lien régulier et restaurer un sentiment d’utilité, même minime, peut faire la différence. Nos équipes jouent le rôle de tiers de confiance, et l’association a notamment mis en place une ligne d’écoute anonyme et gratuite (Solitud’écoute au 0800 474 788) pour offrir un soutien immédiat et rompre la solitude.
Quelles solutions et pistes pour mieux accompagner les personnes âgées ?
Pr Sylvie Bonin-Guillaume : La prévention passe par la formation des professionnels de santé et la sensibilisation de l’entourage. Repérer les signes précoces et intervenir rapidement peut sauver des vies. Il est aussi essentiel de développer l’accès aux traitements et de ne pas hésiter à prescrire les antidépresseurs lorsque nécessaire.
Sylvie Lattanzi : Nos équipes veillent à ce que chaque personne retrouve un sentiment d’utilité, même symbolique. Les bénévoles créent du lien social et proposent des dispositifs concrets, comme les visites à domicile ou les activités collectives. Chaque initiative qui restaure la place sociale d’une personne âgée contribue à sa santé mentale.
L’âgisme, un fléau silencieux
L’âgisme — c’est-à-dire toute forme de discrimination, d’exclusion ou de dévalorisation liée à l’âge — reste fortement ancré dans notre société. Comme le rappelle le Pr Bonin-Guillaume, il se décline dans toutes les sphères : sociale (« c’est interdit aux vieux »), culturelle (jeunisme ambiant), sanitaire (« trop vieux pour être pris en charge »), économique (« les vieux coûtent cher »), politique et médiatique (caricatures, infantilisation). Ces représentations dévalorisantes empêchent les personnes âgées d’être reconnues pour ce qu’elles sont et ce qu’elles ont été.
Du côté des associations, Sylvie Lattanzi souligne que l’âgisme nourrit des idées reçues dangereuses : « c’est normal d’être déprimé quand on est vieux », « on ne désire plus », « on ne s’amuse plus ». Elle rappelle que ces croyances sont non seulement fausses, mais qu’elles fragilisent directement la santé psychique des aînés, en les enfermant dans une vision négative d’eux-mêmes et de leur avenir.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) confirme cette alerte dans son rapport 2021 sur l’âgisme : une personne sur deux dans le monde a des attitudes âgistes. L’OMS considère désormais la lutte contre l’âgisme comme une priorité mondiale de santé publique, en raison de ses effets avérés sur la santé mentale, la qualité de vie et l’accès aux soins.
Parlons santé mentale !
« Parlons santé mentale ! ». Plus qu’un slogan, cette formule est une ambition pour notre société portée par le Gouvernement, qui a fait de la santé mentale la grande cause nationale...
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