Santé mentale : les relations humaines sont bénéfiques à tous les âges
Publié le 19/12/2025 Modifié le 19/12/2025
REGARDS CROISÉS. Grande cause nationale, la santé mentale concerne tous les individus, de la petite enfance à la vieillesse. Comment en prendre soin à travers les différents âges de la vie ? Entretien croisé avec le Pr Marion Leboyer, psychiatre, et le Pr Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et éthologue.
Le nombre de personnes souffrant de maladies mentales reste globalement stable dans le monde, mais on constate une libération de la parole sur ces troubles, surtout chez les jeunes.
- Psychiatre (UPEC, AP-HP, Inserm), directrice scientifique du Programme français de psychiatrie de précision (France 2030) et directrice de la Fondation FondaMental.
L’idée d’un individu totalement autonome est une illusion : nous avons besoin des autres pour nous développer.
- Neuropsychiatre et ethologue, auteur notamment des Deux visages de la résilience (Odile Jacob, 2024).
La santé mentale est souvent considérée tardivement, quand surgit la crise, alors qu’il existe des moyens d’en prendre soin tout au long de sa vie. Éclairages du Pr Marion Leboyer, psychiatre (UPEC, AP-HP, Inserm), directrice scientifique du Programme français de psychiatrie de précision (France 2030) et directrice de la Fondation FondaMental et du Pr Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et ethologue, auteur notamment des Deux visages de la résilience (Odile Jacob, 2024).
Pourquoi parle-t-on tant aujourd’hui de santé mentale ? Est-ce que parce que les troubles augmentent ou parce que la parole se libère ?
Pr. Marion Leboyer. Selon les études Global Burden of Disease (GBD) mené par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME, Institut pour la mesure et l’évaluation de la santé), le nombre de personnes souffrant de maladies mentales reste globalement stable dans le monde, mais on constate une libération de la parole sur ces troubles, surtout chez les jeunes. On parle davantage de santé mentale depuis la crise du Covid-19, et, par ailleurs, le thème de la Grande cause nationale 2025, « Parlons santé mentale ! », reflète bien le besoin de mettre le sujet sur la table. Pourtant, les maladies mentales elles-mêmes restent encore trop souvent taboues.
Pr. Boris Cyrulnik. La souffrance psychologique est inhérente à la condition humaine. Les êtres humains sont anxieux et luttent contre l’angoisse par la solidarité et l’organisation sociale. Les troubles ne me semblent pas plus importants aujourd’hui, la différence c’est que notre époque, avec les progrès technologiques et humains qu’elle connaît, détruit les mécanismes spontanés de contrôle de l’angoisse. Plus il y a de nouvelles technologies, moins il y a de relations humaines, alors que ces dernières sont les tranquillisants naturels des humains.
Quels sont les principaux facteurs de risques en santé mentale ?
Pr. Marion Leboyer. Il existe des vulnérabilités génétiques, et tout une série de facteurs de risques environnementaux auxquels les individus peuvent être exposés. Parmi ceux-ci, on peut citer les infections, la pollution de l’air, les pesticides, le stress, une mauvaise hygiène de vie et, bien sûr, les traumatismes sévères qui peuvent survenir à tout âge. La connaissance scientifique progresse sur la compréhension des mécanismes d’action de ces facteurs de risque sur les personnes, ce qui nous permettra à l’avenir de développer des stratégies de prévention plus précises et individualisées.
Pr. Boris Cyrulnik. Même si les conditions matérielles d’existence sont favorables, le stress, la pression sociale, les violences conjugales et la précarité ont des impacts très importants. Par exemple, on sait que lorsqu’une femme enceinte est insécurisée, une partie des hormones générées par le stress franchissent la barrière du placenta et atteignent le bébé en formation. La mère n’est pas responsable de ce stress, ce sont les malheurs qu’elle subit qui en sont responsables. Il faut agir sur l’environnement qui affecte les personnes.
Les troubles anxieux, dépressifs ou les troubles du comportement alimentaire (TCA) apparaissent souvent à l’adolescence. Comment repérer les premiers signes et agir pour préserver la santé mentale des jeunes ?
Pr. Boris Cyrulnik. Parmi les signes avant-coureurs, on retrouve le repli sur soi, l’insomnie, la morosité, l’hostilité envers les autres et le refuge devant les écrans ou les activités autocentrées. À cet âge, les parents sont disqualifiés par les adolescents, qui cherchent à s’en émanciper. Il est essentiel que les jeunes pratiquent des activités tournées vers l’extérieur comme le sport, la musique, le théâtre ou l’engagement associatif. À travers ces pratiques, les adolescents développent des facteurs de protection qui leur permettent d’accéder à l’indépendance sociale.
Pr. Marion Leboyer. L’information est clé. Dans certains pays européens comme l’Allemagne et les pays scandinaves, les enfants et leurs parents sont sensibilisés très tôt sur les risques en santé mentale, notamment ceux induits par l’alcool ou les drogues, mais aussi sur la nature des maladies mentales et les actions à engager à l’apparition des premiers signes. Un certain nombre de maladies mentales comme la schizophrénie ou la bipolarité débutent généralement entre 15 et 25 ans. Le médecin généraliste est alors en première ligne pour repérer ces troubles et, si nécessaire, adresser au mieux ces jeunes patients à des professionnels de santé mentale.
À l’âge adulte, comment entretenir une bonne santé mentale dans un quotidien saturé par le travail, les écrans, la charge mentale et parentale ?
Pr. Marion Leboyer. Maintenir une bonne hygiène de vie est essentiel. Les recommandations en la matière sont claires : pratiquer une activité physique régulière, dormir suffisamment, bien manger, idéalement en suivant le régime méditerranéen, et bien sûr limiter les drogues et l’alcool. En France, les diagnostics sont trop souvent tardifs alors que plus la prise en charge est précoce, plus le traitement est efficace. C’est pourquoi, si vous avez des idées dépressives ou délirantes, si vous observez une baisse d’efficacité, une fatigue prolongée ou des troubles anxieux, il faut consulter votre médecin généraliste. Si nécessaire, celui-ci vous orientera vers un spécialiste (psychologue et/ou psychiatre) qui pourra confirmer le diagnostic et mettre en route une prise en charge spécialisée. Si la pathologie est complexe, vous pourrez être orienté vers un centre expert pour réaliser un bilan diagnostic complet.
Pr. Boris Cyrulnik. Chez les adultes, le travail devient de plus en plus stressant, alors même que les conditions matérielles de travail sont meilleures qu’auparavant. Si les écrans sont de formidables outils de communication, ils posent de réelles difficultés relationnelles. Or, les relations humaines diminuent l’angoisse à tous les âges de la vie. Pendant longtemps, les personnes, notamment les femmes, vivaient une stabilité contrainte, à travers l’impossibilité de quitter une situation maritale difficile par exemple. Aujourd’hui, on observe l’excès inverse : l’heure est à l’instabilité, tant sur le plan professionnel que personnel. C’est une forme de liberté certaine mais qui peut se payer cher. L’idée d’un individu totalement autonome est une illusion : nous avons besoin des autres pour nous développer.
Avec l’âge, les personnes sont souvent isolées. Comment mieux repérer les troubles dépressifs ou anxieux du grand âge, et les accompagner ?
Pr. Marion Leboyer. La prise en charge des personnes âgées en psychiatrie n’est pas suffisamment déployée en France. Nous avons besoin de former plus de psychiatres spécialisés en gérontologie, notamment pour faire face aux enjeux du vieillissement de la population. À cet âge, les personnes souffrent le plus souvent de maladies neurodégénératives, qui sont elles-même fréquemment accompagnées ou précédées d’épisodes dépressifs.
Pr. Boris Cyrulnik. Les personnes âgées sont de plus en plus seules et cette solitude crée des dysfonctionnements cérébraux. Il faut éviter de mettre les personnes âgées dans des Ehpad quand on le peut et repenser l’organisation du bien vieillir, à l’image des villages séniors que l’on voit émerger un peu partout. Ils permettent aux personnes âgées de préserver leur indépendance tout en disposant de lieux où exercer des activités créatives ou sportives, et maintenir ainsi des relations humaines essentielles à leur équilibre.
Parlons santé mentale !
« Parlons santé mentale ! ». Plus qu’un slogan, cette formule est une ambition pour notre société portée par le Gouvernement, qui a fait de la santé mentale la grande cause nationale...
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