France 2030 : Joëlle Toledano, professeur émérite en économie

Publié 09/07/2024|Modifié 25/06/2024 France 2030

Joëlle Toledao, Professeur émérite en économie, associée à la Chaire «Gouvernance et Régulation » de l’Université Paris-Dauphine et membre de l’Académie
des Technologies. a répondu à nos questions dans une interview publiée dans le Rapport d'activité 2023 du Secrétariat général pour l’investissement en charge de France 2030.

SGPI

1/ Investissements ou aides d’Etat, on entend par­fois des chiffres de financements mirobolants aux Etats-Unis ou en Chine. Est-ce que tout est perdu pour l’Europe ?

Tout serait perdu si on voulait tout faire très bien, je crois qu’il faut regarder les priorités stratégiques et se donner les moyens de les mettre en oeuvre avec les bonnes procédures et la bonne gouvernance. Il y a un vrai effort à faire sur cette question. Fondamen­talement, on a tendance à poser les questions en termes de blocs géopolitiques, les Etats-Unis, la Chine et l’Europe. Or, si je devais vous donner deux chiffres qui m’inquiètent le plus, ce ne serait pas le montant des investissements publics américains ou chinois, ce serait davantage le fait qu’en réalité aujourd’hui la R&D est faite dans les entreprises, et dans la grande majorité dans les « Big Tech ». C’est donc finalement un petit nombre de personnes qui décident des choix qui sont faits dans des logiques de rentabilité et de marché, et non en faveur de l’intérêt général. Au­jourd’hui, 75% des titulaires d’un doctorat aux Etats- Unis et au Canada vont dans les entreprises, avant c’était 50%, sur la trajectoire 2011-2022. Cela veut dire que l’orientation de la technologie est définie par des intérêts économiques et non pour répondre aux enjeux de souveraineté ou écologiques qui sont im­menses.

2/ Quels sont selon vous les prochains grands défis qui seront capitaux pour renforcer notre souver­aineté numérique et rester leader dans les secteurs stratégiques ?

C’est dans la continuité de ma première réponse. L’objectif est de réussir à garder un minimum de contrôle en matière de recherche et développement et d’innovation et non de tenter de rattraper des orientations qui ont été définies avec l’objectif de préserver un pouvoir de marché et /ou une forte ren­tabilité. En réalité, les disproportions se situent moins entre les Etats, qu’entre les mondes institutionnel, académique et le monde des entreprises. Pour Meta ou Google, les montants annuels de R&D sont d’en­viron 20Mds€ de dollars. C’est colossal.

3/ Quel doit être la réponse de l’Europe et de la France ? Quels outils, existants ou à inventer, peu­vent aider à adresser ces défis ?

Il faut lancer des analyses indépendantes et auto­nomes sur les priorités. Il faut se mettre dans des logiques d’évaluation sur nos forces mais aussi fai­blesses. Il faut aujourd’hui comprendre pourquoi on n’exploite pas tous nos atouts, les français comme les européens, sont bons en termes d‘infrastructures, de compétences, de qualifications et de systèmes institutionnels. Parfois, dans certains domaines, no­tamment en France, on continue à « saupoudrer » ; ça fait plus de vingt ans que le système de formation professionnelle est considéré comme défaillant sans résultats tangibles. Pourtant il y a des besoins d’em­plois non satisfaits. Il faut inverser la tendance ac­tuelle : celle du pouvoir technologique qui est déte­nu au sein des très grosses entreprises. L’Etat doit se doter de talents et des compétences dans les admi­nistrations pour moderniser les institutions et leurs fonctionnements mais aussi financer le développe­ment des compétences et de la recherche dans les universités.

4/ Avez-vous un dernier message à nous partager ?

Il ne faut pas partir perdant ! Si on a des bons projets, des perspectives à proposer aux jeunes dans le sens de l’intérêt général, ils fonceront ! Regardons les pays en croissance, ils partent de plus loin et pourtant certains nous dépassent. Tout n’est pas joué mais il faut donner envie d’aller vers un numérique perfor­mant, innovateur, au service du bien commun et souverain.

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