DÉCODAGE. Le 2 juin est la Journée mondiale des troubles des conduites alimentaires (TCA). Priscille Gérardin, professeure en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, décrypte cette souffrance encore trop ignorée.
À l’occasion de la Journée mondiale des troubles des conduites alimentaires (TCA), organisée le 2 juin, lumière sur ce fléau encore trop méconnu mais affectant plus de 900 000 personnes en France. Anorexie mentale, boulimie, hyperphagie… Des pathologies banalisées, notamment sur les réseaux sociaux, à travers des tendances comme #skinnytok qui valorisent une maigreur extrême.
Entretien avec Priscille Gérardin, professeure en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Cheffe de service au CHU de Rouen et cheffe de pôle au Centre Hospitalier du Rouvray, elle est également la coprésidente de la Fédération française anorexie boulimie (FFAB) qui organise jusqu’au 8 juin 2025 la semaine de sensibilisation sur les TCA.
Ce n’est ni la faute d’un parent, ni le résultat d’un événement unique. Il faut sortir des idées simplistes : chaque parcours est singulier.
Priscille Gérardin
Professeure en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.
Qu'appelle-t-on « trouble des conduites alimentaires » ?
Un trouble des conduites alimentaires, ou TCA, est une pathologie qui modifie profondément le rapport à l’alimentation. Il peut s’agir d’anomalies dans le choix des aliments (qualitatives) et/ou dans les quantités ingérées (quantitatives).
Ces comportements sont souvent associés à des préoccupations corporelles marquées, voire à une dysmorphophobie : une perception déformée de son propre corps.
Le diagnostic exige d’écarter toute cause organique. Un TCA s’inscrit dans la durée (semaines, mois, voire années) et a des conséquences physiques, psychiques et sociales.
Comment distinguer anorexie, boulimie et hyperphagie boulimique ?
On distingue plusieurs formes de TCA, celles-ci étant effectivement les formes les plus courantes.
L’anorexie mentale se manifeste par une restriction alimentaire extrême, souvent accompagnée d’une hyperactivité physique. Le poids chute de manière significative, entraînant un état de dénutrition sévère. Elle survient majoritairement chez les jeunes filles adolescentes mais concerne aussi les garçons et peut débuter dans l’enfance ou à l’âge adulte.
La boulimie se caractérise par des prises alimentaires massives sur un temps court, suivies de comportements de compensation (vomissements, jeûnes, sport excessif). L’IMC (indice de masse corporel) reste souvent dans les normes, ce qui rend ce trouble difficile à détecter.
L’hyperphagie boulimique implique des crises de suralimentation, mais sans comportement de compensation. Elle touche généralement les jeunes adultes (25-30 ans) et peut entraîner une situation de surpoids ou d’obésité.
Ces troubles évoluent : une même personne peut passer d’un type à un autre au fil du temps.
Combien de personnes sont-elles concernées en France ?
On estime à – au moins – 900 000 le nombre de personnes souffrant d’un TCA diagnostiqué. À cela s’ajoutent les formes syndromiques, qui ne remplissent pas tous les critères médicaux, mais génèrent une réelle souffrance psychologique et des conséquences physiques. Malheureusement, ces troubles restent peu repérés et insuffisamment pris en charge.
Qui est concerné ? Comment cela débute-t-il ?
Les TCA concernent tout le monde, à tous les âges de la vie et tous les sexes, même s’ils touchent majoritairement les femmes, en particulier dans le cas de l’anorexie mentale et de la boulimie. L’hyperphagie boulimique est plus équitablement répartie entre les sexes. D’autres troubles peuvent même parfois débuter dans les premières années de vie.
Les causes sont multifactorielles.Parmi les facteurs prédisposants figurent la génétique, des événements périnataux comme la prématurité, ou encore certains traits de personnalité. Les facteurs déclenchants peuvent être, par exemple, l’entrée dans l’adolescence, le stress, des traumatismes (agressions, harcèlement) et le début d’un régime. Des facteurs pérennisants interviennent également comme les effets physiologiques de la dénutrition, les réactions de l’entourage ou l’isolement social.
Quel message adresser aux familles ?
Il est crucial de rappeler que les parents ne sont pas responsables de l’apparition d’un TCA chez leur enfant. Le sentiment de culpabilité est une réaction humaine naturelle, mais il ne reflète pas la réalité de ces pathologies complexes. Pendant longtemps, la famille a été perçue comme un facteur de causalité. Aujourd’hui, les connaissances ont évolué : ce ne sont pas les comportements parentaux qui déclenchent la maladie.
En revanche, le TCA modifie profondément les dynamiques familiales. Les proches, animés par les meilleures intentions, adaptent souvent leur quotidien à la maladie : ils acceptent que le jeune fasse les courses, prépare les repas sans manger, ou empêche les repas en famille. Ces stratégies, pensées comme des soutiens, renforcent involontairement les symptômes. C’est pourquoi la psychoéducation, le soutien et l’accompagnement des parents sont essentiels.
Le rôle de la famille est central dans le rétablissement : retrouver un cadre structurant et sécurisant permet à l’adolescent d’avoir des repères. La thérapie familiale fait d’ailleurs partie des recommandations pour la prise en charge des adolescents. Même si elle n’est pas toujours possible, l’implication des proches dans le processus de soin est une clé du succès thérapeutique.
Peut-on en guérir d’un TCA ou doit-on vivre avec la maladie toute sa vie ?
Ce n’estpas une fatalité. Il est essentiel d’insister sur ce point : les personnes atteintes de TCA peuvent s’en sortir, la guérison reste possible, même après plusieurs années de souffrance. Si certains auront à aménager durablement leur quotidien, la majorité - notamment les adolescents - peuvent guérir totalement, à condition de bénéficier d’une prise en charge précoce, pluridisciplinaire et coordonnée.
L'information et la formation des professionnels et du grand public autour de ces troubles ainsi que le développement de soins spécialisés ont permis, ces dernières années, d'améliorer le repérage précoce, ce qui permet de réduire la gravité et les séquelles à long terme, y compris en termes de mortalité.
#skinnytok : quand les réseaux banalisent les TCA
Sur TikTok, la tendance #skinnytok glorifie une maigreur extrême sous couvert d’esthétique ou de lifestyle. Ces contenus, souvent accompagnés de conseils alimentaires dangereux, présentent un risque majeur pour les adolescents, particulièrement sensibles à la pression sociale et à l’identification.
Les algorithmes accentuent le danger : en enfermant les jeunes dans une bulle de contenus similaires, ils pérennisent les troubles, au lieu de proposer des alternatives positives.
Mais ce phénomène n’est ni nouveau, ni marginal : les « pro-ana » (ou pro-anorexie) existaient déjà il y a 20 ans. Ce qui devrait aujourd’hui faire le vrai buzz, selon les spécialistes, c’est l’insuffisance des structures de soins et le manque de moyens pour la recherche, la prévention et la prise en charge des TCA en France.