Honorer ceux qui ont dit non le 10 juillet 1940

Publié le 10/07/2025 Modifié le 11/07/2025

Le Premier ministre, François Bayrou, a prononcé ce 10 juillet 2025 un discours à Vichy (Allier) à l'occasion de la cérémonie commémorative du 85e anniversaire du vote du 10 juillet 1940. Il a rendu hommage aux 80 parlementaires qui refusèrent les pouvoirs constituants au gouvernement de Pétain, ainsi qu'aux passagers du Massilia, déterminés à continuer la lutte depuis l'Afrique du Nord.

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Image d'illustration - Source : Service d'information du Gouvernement

J'ai été heureux de partager ce moment avec vous, à la mémoire et à l'intention de ceux qui ont eu ce geste, cette affirmation d'audace, n'oubliant pas qu'il est des moments où l'attachement aux convictions qui nous font vivre se résume en un mot tout simple et qui est l'honneur. Cet honneur, c'est ce que nous honorons, 85 ans après, le vote et le refus de vote des 80, et le voyage des passagers du Massilia.

François Bayrou

  • Premier ministre
François Bayrou
Source : Service d'information du Gouvernement

85e anniversaire du vote du 10 juillet 1940

Transcription

François BAYROU

Monsieur le maire, cher Frédéric AGUILERA, 

Monsieur le préfet, 

Mesdames et Messieurs les Parlementaires, sénateurs et députés, 

Mesdames et Messieurs les élus, 

Monsieur le président du comité en l'honneur des 80 et des passagers du Massilia, cher Joseph BLETHON, 

Mesdames et Messieurs les descendants des 80 Parlementaires et des passagers du Massilia, 

Mesdames et Messieurs, et si vous permettez, chers amis, une magnifique succession de discours. 

J'espère que vous avez tous été, comme je l'ai été, pénétrés par la qualité de l'expression et de l'inspiration de celles et ceux qui se sont succédé à cette tribune, chacun avec un style dont la densité a fait sentir la solennité du moment dans lequel nous sommes. Et tous, nous avons en mémoire ce qu'étaient, en l'espace d'exactement deux mois, entre le 10 mai et le 10 juillet 1940, ce qu'a été l'effondrement de la France sur elle-même. C'est probablement l'épisode le plus dramatique, parce qu'il est le plus décourageant, que notre pays ait vécu. Dramatique non seulement par la défaite militaire, non seulement par le chaos politique, mais dramatique parce que la France a perdu le sens de ce qui la faisait vivre en ce jour d'il y a 85 ans. 

L'héroïsme des troupes françaises, bien sûr, il y en a eu. Mais ce pays qui semblait si solide s'est d'un coup délité sous les coups de l'armée allemande. Il a sombré, je viens d'employer le mot, dans un chaos indescriptible, dans le désespoir universel et la panique qui se trouvaient dans tous les milieux et dans tous les lieux où se brisaient les vagues lancées par le tsunami, à partir du tsunami de la défaite. Huit à dix millions de Français ont pris le chemin de l'exode. Les Français stupéfaits, des familles entières poussant des charrettes surchargées ou s'enfuyant à pied, se mêlant aux voitures et aux camions dans d'immenses embouteillages dont nous avons tous les images à l'esprit ; embouteillages qui s'étirent à perte de vue, transformant les routes en rubans de misère humaine et offrant autant de cibles à l'aviation allemande. 

Les ressources, bien sûr, se sont faites rares. La faim, la soif redeviennent des compagnons constants. Les hôpitaux débordés ne peuvent plus faire face à l'afflux de blessés et de malades. On perd des enfants, on perd des vieillards. Et l'espoir semble avoir déserté le pays. 1,6 million de soldats sont prisonniers en Allemagne. La confusion est totale et chacun est tenté de se raccrocher à une figure d'autorité morale, et c'est PÉTAIN, lui qui fut le vainqueur le plus vénéré de la Grande Guerre, qui apparaît alors comme la figure salutaire à laquelle tant de Français désespérés pensaient pouvoir se raccrocher. Mais derrière PÉTAIN, autour de lui, dans son entourage, alors naît ou se solidifie un autre projet. Et c'est le projet que LAVAL a décrit, à quelques sénateurs, après avoir énoncé un slogan que vous connaissez tous pour décrire les causes du drame. « L'esprit de jouissance », disait-il, « l'a emporté sur l'esprit de sacrifice ». Et à quelques sénateurs, je vais citer exactement, LAVAL annonce la couleur : « Le Parlement, dit-il, doit être dissous. La Constitution doit être réformée. Elle doit s'aligner sur les États autoritaires. L'institution de camp de travail doit être envisagée. » Écoutez bien la phrase qui suit : « Puisque la démocratie parlementaire a voulu engager le combat contre le nazisme et le fascisme, et qu'elle a perdu ce combat, elle doit disparaître. » Vous voyez ce qu'est la subversion de la réflexion. La responsabilité, dans la bouche des idéologues du régime qui vient, la responsabilité, elle, se trouve chez ceux qui ont voulu combattre et pas chez ceux qui ont porté atteinte aux principes qui nous font vivre. Je reprends la citation. « Un régime nouveau, audacieux, autoritaire, social, national doit lui être substitué et ce sera sous le triple signe du travail, de la famille et de la patrie que nous devons aller vers l'ordre nouveau. » 

Et le 10 juillet 1940, à cet endroit précisément, et vous avez vu tout à l'heure la photographie, les pleins pouvoirs vont être confiés au maréchal PÉTAIN pour réviser la Constitution et pour que lui soit confié, je cite la « plénitude du pouvoir gouvernemental et du pouvoir législatif ». Les Chambres sont ajournées. Ainsi, en quelques heures, meurt la République, non seulement en tant qu'ensemble institutionnel, mais en tant qu'ensemble de valeurs : démocratie, état de droit, liberté, égalité, fraternité, laïcité. Sous la conduite du maréchal PÉTAIN, en ces heures sombres, la France s'est trahie elle-même. Et elle a trahi ce qui avait cru en elle. Elle a secondé et même devancé ce que le général de GAULLE a nommé « la folie criminelle de l'occupant ».

Et pourtant, à cet endroit précis, au moment, au pire moment et au plus grave, ils ont été 80 à s'opposer à cette dérive et à refuser les pleins pouvoirs au Maréchal PÉTAIN. Et à bord du Massilia, ils étaient 27 parlementaires de plus, déterminés à continuer la lutte depuis l'Afrique du Nord. Qui sont-ils ? Nous en avons vu les visages et lu la liste sur la plaque qui est à l'entrée. Une poignée, moins de 12 %, de députés et sénateurs de toutes sensibilités, personnalités de premier plan, et aussi beaucoup de députés assidus et discrets, des hommes conscients de leurs responsabilités, conscients des risques qu'ils prennent, et qui affrontent la peur et l'intimidation qui règnent dans cette salle du casino. Peur de la prison, peur de la déportation, peur du sacrifice. Quelques heures avant le vote, Pierre LAVAL, s'approchant du député conservateur du Doubs, le marquis Léonel de MOUSTIER, dont j'ai voulu que le petit-fils, Charles de COURSON, m'accompagne à cet événement, le marquis Léonel de MOUSTIER, propriétaire de plusieurs usines, entend LAVAL le menacer et lui indiquer qu'il serait désormais privé pour ses entreprises de commandes publiques. Et la réponse du député est cinglante : « Mes ouvriers, dit-il, mes ouvriers en pâtiront peut-être, et moi certainement. Est-ce une raison pour me déshonorer ? Était-ce une raison pour nous déshonorer ? ». Vincent BADY, qui s'apprête à monter à la tribune pour défendre une motion signée par 27 parlementaires s'opposant à l'établissement du pouvoir dictatorial qu'on leur propose, est violemment pris à partie par ses collègues, empêché de parler et il n'y aura plus d'orateurs autorisés. 

Permettez-moi, évoquant les 80, de signaler les 3 parlementaires, mes concitoyens, du département qu'on appelait alors des Basses-Pyrénées et qu'on appelle aujourd'hui des Pyrénées-Atlantiques. Jean MENDIONDOU, radical, et deux parlementaires démocrates chrétiens, Maurice DELOM-SORBÉ et Auguste CHAMPETIER DE RIBES. Monsieur le maire, vous avez tout à l'heure nommé les deux courants, ces deux courants, et d'autres, la SFIO était là, et d'autres, plus nationaux. Et donc, ces 3 parlementaires, dont Auguste CHAMPETIER DE RIBES, juriste, qui sera, après la Libération, procureur au procès de Nuremberg, et qui sera ensuite, alors qu'il était mourant, et que tous les courants politiques de notre pays cherchent une figure qui pourrait les rassembler et les incarner, il est élu président du Conseil de la République du Sénat d'aujourd'hui. Et je suis toujours saisi d'émotion parce que la salle où se réunit le groupe de l'Union centriste porte le nom d'Auguste CHAMPETIER DE RIBES. 

Et donc, presque tous, beaucoup d'entre eux, rejoindront la Résistance, que ce soit en France ou à Londres, beaucoup deviendront, comme Auguste CHAMPETIER DE RIBES que je nommais à l'instant, comme Vincent AURIOL, comme André PHILIPPE, comme Édouard FROMENT, des piliers du renouveau démocratique de la Libération. Beaucoup seront traqués. Léon BLUM, Édouard DALADIER seront jugés pour avoir conduit la France à la « défaite ». Pierre MENDES FRANCE, Alex WILTZER, Pierre VIÉNOT, Jean ZAY, Madame MOUCHARD-ZAY. Jean ZAY, coupable idéal pour eux, parce qu'il est juif, franc-maçon, ministre du Front populaire. Il est extrait de sa cellule par des miliciens pour être assassiné à quelques kilomètres d'ici, à Molles. Assassinés également Georges MANDEL, Marx DORMOY, François CAMEL et Georges BÉZIERS. 10 d'entre eux, enfin, ont été déportés dans l'enfer concentrationnaire nazi, et 5 n'en reviendront pas : Claude JORDERY, Augustin MALROUX, Joseph-Paul RAMBAUD, Isidore THIVRIER, députée de ce département, et Léonel DE MOUSTIER, qui sera compagnon de la Libération après sa mort. Deux des 80 seront compagnons de la Libération, dont Léonel DE MOUSTIER, parti à Londres, revenu en France, et qui a mené le combat avec ce panache de résistance. Quelques années auparavant, deux ans auparavant, alors que la France et le Royaume-Uni abandonnent leurs alliés à Munich, un jeune enseignant qui aura ensuite d'autres destins, qui sera le président du Conseil national de la Résistance, après Jean MOULIN, dans les colonnes de ce petit journal qui s'appelle L'Aube, écrit cette phrase dont je n'ai jamais perdu, et quelques-uns avec moi, l'énoncé. Il écrit au moment du Munich, alors que l'ovation est générale autour de ceux qui ont signé cet accord. Il écrit : « lorsqu'il s'agit de dire non, le meilleur moment, c'est le premier. » Ces 80 hommes ici à Vichy, ces 27 hommes à bord du Massilia, dès le premier moment, ont dit non à PÉTAIN et à LAVAL et leur ont dit « à la face de notre peuple, nous ne vous faisons pas confiance ». Ils étaient bien peu nombreux, trop peu nombreux, mais ils avaient raison. J'ai été heureux de partager ce moment avec vous, à la mémoire et à l'intention de ceux qui ont eu ce geste, cette affirmation d'audace, n'oubliant pas qu'il est des moments où l'attachement aux convictions qui nous font vivre se résume en un mot tout simple et qui est l'honneur. Cet honneur, c'est ce que nous honorons, 85 ans après, le vote et le refus de vote des 80, et le voyage des passagers du Massilia. 

Je vous remercie.


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