Journée nationale des mémoires de la traite de l'esclavage et de leurs abolitions

Publié le 10/05/2026 Modifié le 11/05/2026

Discours du Premier ministre, Sébastien Lecornu, le 10 mai 2026, au Sénat.

Monsieur le président du Sénat,

Mesdames et Messieurs les ministres,

Messieurs les Premiers ministres, cher Jean-Marc AYRAULT, cher Manuel VALLS, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Monsieur le préfet,

Monsieur le maire de Paris,

Mesdames et Messieurs les élus régionaux, départementaux et municipaux,

Monsieur le procureur général,

chers représentants associatifs, ici nombreux,

et si vous me le permettez, chers enfants.

Le 10 mai 2001, par un vote ultime de cette haute assemblée, la France devenait une nation pionnière dans la reconnaissance de la traite et de l'esclavage comme crime contre l'humanité ; un système monstrueux qui arracha la vie de millions d'êtres à qui l'on avait nié la dignité d'humain ; une page sanglante de l'histoire de notre pays, de l'Europe et du monde ; une mémoire qu'aucune parole ni aucun acte jamais n'effacera, mais qu'il nous faut désormais entretenir par nos paroles et plus encore par nos actes.

Cette mémoire est celle de victimes qui furent aussi, dans bien des cas, des héros. Certains sont parfois même devenus des figures universelles de l'émancipation et de la liberté, Toussaint LOUVERTURE à Saint-Domingue, Solitude en Guadeloupe, Claire en Guyane, Eva à La Réunion et tant d'autres dont l'histoire n'a pas toujours retenu les noms, mais dont le courage demeure un héritage bien vivant.

Notre hommage, aujourd'hui, est en premier lieu destiné à ces femmes et à ces hommes qui se sont dressés, héroïquement, pour briser les chaînes d'un destin qui semblait scellé et pour ouvrir un nouveau chemin, celui de l'abolition.

La France, qui fut hélas parmi les pays qui ont pratiqué la traite et l'esclavage pendant des décennies, devint aussi l'un des premiers pays au monde à l'abolir une première fois, en 1794, et définitivement, vous l'avez rappelé, Monsieur le président du Sénat, en 1848.

Et grâce à cette loi adoptée il y a 25 ans, la France est désormais au premier rang des pays engagés dans le combat universel pour une juste reconnaissance des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition.

Cette loi, Mesdames et Messieurs, est une grande loi républicaine. Elle témoigne de notre capacité, à certains moments décisifs de notre histoire, à nous retrouver sur l'essentiel, quelles que soient nos sensibilités, histoires et appartenances politiques.

Cette réussite doit beaucoup, vous l'avez tous rappelé, évidemment, à Christiane TAUBIRA, alors députée de Guyane, ainsi qu'aux nombreux élus et acteurs de la société civile dont la mobilisation collective a permis d'inscrire cette aspiration portée par des générations de femmes et d'hommes dans la loi de la République.

Mais si cette loi est une grande loi, elle n'est pas un aboutissement. Bien au contraire, elle ouvre un chemin, Monsieur le Premier ministre Jean-Marc AYRAULT, un chemin qui porte une exigence tournée vers l'avenir, car il faut être lucide. L'esclavage a été définitivement aboli en France voici près de 180 années, mais les inégalités et le racisme n'ont pas disparu dans notre pays. Nous l'avons vu récemment avec les attaques odieuses dont ont été la cible certains élus de couleur à l'issue des élections municipales. Le Gouvernement, l'État, est aux côtés des victimes. La justice de la République est saisie, elle tranchera. Nous le voyons trop souvent aussi au travers des discriminations qui persistent, par exemple et entre autres, sur le marché du travail. Nous le voyons de plus en plus dans la haine en ligne qui se propage inlassablement sur les réseaux sociaux.

Le Gouvernement comme l'ensemble des gouvernements qui nous ont précédés sont mobilisés pour combattre ces actes inacceptables et lutter partout et par tous les moyens contre les discriminations et donc in fine contre la haine. En Outre-mer aussi, le combat pour l'égalité réelle se poursuit et doit se poursuivre avec un engagement sans précédent de l'État et des élus dans les trois océans.

En vérité, ces territoires, je le dis ici dans la chambre des territoires, nous montrent la voie. Ils ont pour la plupart connu l'épreuve de la traite et de l'esclavage et ont réussi par leur combativité et par une certaine audace à se relever jusqu'à incarner le meilleur de ce que la République a réalisé dans l'histoire de notre pays, et c'est notre fierté.

Je pense aux héros des deux grandes guerres du XXe siècle, des tranchées de Verdun aux plages de Provence. Je pense aux grandes figures qui ont fondé notre République, et notamment ici, à Gaston MONNERVILLE, qui fut au Sénat la voix d'une époque où il a fallu reconstruire la France.

Je pense aux immenses auteurs, à Aimé CÉSAIRE, à Léon-Gontran DAMAS, à Paulette NARDAL et à tant d'autres, qui ont écrit pour raconter l’histoire telle qu'elle vibrait en eux, et le monde en fut profondément changé.

Dans ce combat passionné pour la juste reconnaissance de nos Outre-mer, nous sommes un peu tous les héritiers du Président Jacques CHIRAC, qui a tant œuvré pour l'égalité des chances dans ses territoires et pour vaincre la haine, le racisme et toutes les formes de discrimination dans la République. Nous lui devons la décision d'instituer, en 2006, cette journée nationale de commémoration, prévue par la loi Taubira, le 10 mai.

Mesdames et messieurs, désormais, il s'agit d'aller plus loin sur le chemin ouvert par cette grande loi de reconnaissance et d'engagement. D'abord, en osant nous unir aujourd'hui comme hier pour affronter les formes contemporaines de l'esclavage, car nous le savons, le trafic d'êtres humains liés aux réseaux criminels internationaux, désormais du narcotrafic ou de l'exploitation sexuelle, brise des milliers de vies humaines, hommes, femmes, enfants, à travers le monde.

La France doit demeurer au premier rang des pays engagés dans la lutte contre tous les crimes contre l'humanité et toutes les formes d'exploitation. C'est notre honneur et notre devoir. Et ce combat exige de la lucidité, mais aussi du courage.

Enfin, pour avancer, il est évidemment essentiel de continuer à renforcer la coopération entre l'État et la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, Monsieur le Premier ministre, cher Jean-Marc AYRAULT.

 Je salue le travail de cette fondation et je souhaite que le renouvellement de cette convention avec l'État et les onze ministères mobilisés donne une nouvelle impulsion aux actions engagées sur le terrain. D'abord, dans le domaine de l'éducation, la mère des batailles, car l'enjeu décisif demeure celui de la transmission aux nouvelles générations et à tous nos concitoyens, partout dans l'Hexagone et en Outre-mer. Le Mémorial national des victimes de l'esclavage, qui sera prochainement inauguré dans les Jardins du Trocadéro à Paris, porte cette ambition. Dans le même esprit, il est essentiel de donner un nouvel élan à l'effort national de recherche, vous l'avez dit, sur les sujets liés à l'histoire de la traite et de l'esclavage, dans le sens des préconisations du livre blanc, car il s'agit pour la France, grand pays de recherche scientifique, de tenir son rang là où d'autres pays ont décidé de repousser cet horizon.

Je veux, pour finir, souligner le rôle essentiel des collectivités territoriales qui, à l'instar de la Réunion, la Guadeloupe, la Guyane, mais aussi Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Brest, œuvrent pour faire vivre cette mémoire, sans oublier la Ville de Paris. Tous les acteurs publics, associatifs et culturels attendent, je crois avec grand intérêt et une certaine impatience, la mise en place du label annoncé qui permettra de valoriser ces nombreuses initiatives pour continuer à se tourner ensemble vers l'avenir.

Mesdames et messieurs, le grand romancier, philosophe et poète martiniquais Édouard GLISSANT l'a dit remarquablement, je le cite : « Si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ces souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble ». La loi adoptée le 10 mai 2001 a ouvert un chemin, un chemin de mémoire, mais aussi un chemin de reconnaissance, mais aussi un chemin d'engagement. Il nous reste sans doute beaucoup à apprendre sur la manière de faire ce travail qui nous oblige et nous grandit.

Mieux faire mémoire, tout simplement pour mieux faire nation. Et continuer à faire de la France une nation qui rayonne dans le monde par son engagement et par ses combats, au nom tout simplement de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Pour toutes ces raisons, vive la République et vive la France !

(Seul le prononcé fait foi).


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