À l’issue du débat public mené du 17 septembre 2024 au 17 janvier 2025, EDF et RTE ont annoncé le 20 mai dernier leur décision de poursuivre le projet de construction de deux réacteurs EPR2 sur le site de Gravelines. Cette décision marque une étape majeure dans l’avancement du projet et permet l'ouverture de la phase d'instruction réglementaire par les services de l’État, notamment en vue des travaux préparatoires. Elle ouvre également la voie au lancement de la démarche Grand Chantier, un dispositif d’accompagnement territorial coordonné par l’État, destiné à anticiper et maîtriser les effets économiques et sociaux de ce vaste projet, pour en assurer la réussite. Décryptage.
FLA3 - Source : EDF, Romain Gaillard
Un chantier de cette envergure transformera durablement son territoire d’implantation. L’arrivée de plusieurs milliers de travailleurs est susceptible de bouleverser l’équilibre des bassins de vie et d’emplois en générant des besoins importants en hébergements, en exerçant une pression accrue sur les services publics et en présentant des défis sur le plan de la mobilité, de l’emploi et des infrastructures locales. Cela constitue aussi des perspectives de retombées socio-économiques importantes et d’ « héritages » bénéfiques pour le territoire.
Pour répondre à ces défis et réussir les chantiers du programme EPR2, l’État a fait le choix d’une méthode d’accompagnement territorial éprouvée : la démarche Grand Chantier. Initiée dans les années 1970 par la Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale (DATAR), elle a notamment été mise en œuvre pour la construction du parc électronucléaire actuellement en fonctionnement, mais aussi pour l'implantation d'autres installations industrielles de grande envergure.
Une mise en œuvre de proximité, dans un cadre programmatique
La démarche Grand Chantier repose sur une gouvernance concertée entre l’État, les collectivités locales, le maître d’ouvrage du projet, les acteurs socio-économiques et les acteurs de la formation. Initiée par le Premier ministre, elle s’inscrit dans un cadre non contraignant juridiquement, mais est reconnue comme un outil de référence pour organiser l’accompagnement des grands projets.
Elle est généralement confiée au préfet de région, appuyé le cas échéant par un coordonnateur « Grand Chantier ». Pour le compte du préfet, ce dernier anime le travail d’anticipation des besoins d’évolution du territoire pour le chantier et leur mise en œuvre opérationnelle : mobilisation du foncier, planification du logement, adaptation des services publics, développement des mobilités, soutien à l’emploi et à la formation.
Instance de concertation et de suivi du projet de construction d'une paire de réacteurs EPR2 à Penly, janvier 2024 - Source : DINN
Le pilotage des Grands Chantiers EPR2 de Penly et de Gravelines s’inscrit dans le cadre national du programme EPR2, dont la délégation interministérielle au nouveau nucléaire assure la supervision pour le compte de l’Etat. En lien étroit avec les préfets et EDF, la DINN assure notamment le partage d’expérience entre les territoires, pour garantir la cohérence des accompagnements territoriaux tout en adaptant les réponses aux spécificités locales.
Une intégration locale pensée dans la durée
La démarche Grand Chantier poursuit deux objectifs complémentaires : préparer l’accueil des travailleurs sur le chantier et contribuer au développement socio-économique du territoire.
1. Préparer l'accueil des travailleurs
Accueillir jusqu’à 8 000 travailleurs au pic du chantier représente un défi logistique et humain majeur pour les communes voisines. Cela nécessite un travail d’anticipation collectif sur les besoins en logements, mobilités, services publics et équipements, en tenant compte des capacités réelles du territoire. Une fois ce diagnostic posé, l’enjeu est d’adapter ou créer les infrastructures nécessaires, afin de garantir à tous – nouveaux arrivants (temporaires ou pérennes) comme habitants de longue date – un accès équitable aux soins, à l’éducation, aux transports et aux services du quotidien.
Chantier de construction d'Hinkley Point C, Somerset (Royaume-Uni) - Source : EDF, Aran Jefferies
Cela implique des investissements dans deux types d’équipements :
Les équipements spécifiques, directement nécessaires à la performance du chantier et à ce titre temporaires, mais avec une utilité moins directement appréciable pour la population à la fin du chantier (bases-vie, voiries, restauration...). Ce type d’équipements peut être financé directement, sur tout ou partie du budget prévisionnel, par le maître d’ouvrage ;
Les équipements dits « anticipés », correspondant à un besoin ultérieur permanent du territoire que les besoins propres au chantier conduisent à réaliser par avance (crèches, équipements de santé, scolaires, culturels ou sportifs…). Ces équipements restent principalement financés par les collectivités locales (sur fonds propres, fonds nationaux et européens, opérateurs d’Etat), avec un mécanisme de soutien bancaire aux emprunts pouvant être apporté par le maître d’ouvrage.
Tous les projets d’aménagement sont examinés et sélectionnés par la gouvernance Grand Chantier, sous pilotage de l’État.
2. Contribuer au développement socio-économique du territoire, notamment par l'emploi et la formation
Au-delà des infrastructures, le projet constitue une opportunité structurante pour l'économie locale, notamment en matière d’insertion, d’emploi et de compétences, mais également en termes de retombées économiques pour les entreprises locales.
L’enjeu pour le maître d’ouvrage est de mobiliser les ressources locales et de favoriser, autant que possible, le recours à l’emploi local à la fois pendant la phase de chantier et, à plus long terme, durant l’exploitation de l’installation. Cela suppose une insertion progressive et concertée dans le tissu économique existant.
En lien avec les acteurs de la formation, le maître d’ouvrage peut venir en appui d’actions visant le développement de l’appareil de formation afin de disposer dans la durée de compétences locales adaptées aux besoins du chantier et à ceux de l’installation future. En parallèle, des dispositifs d’insertion peuvent être mobilisés pour permettre aux publics les plus éloignés de l’emploi d’accéder à ces opportunités.
Inauguration de l'école des travaux publics Normandie (ETPN) le vendredi 13 décembre 2024 à Grand-Quevilly - Source : Préfecture de la région Normandie et de la Seine-Maritime
En résumé, faire de l’arrivée d’un projet de construction de deux EPR2 un levier de performance industrielle et une opportunité pour tout un territoire : telle est l’ambition de la démarche Grand Chantier. Si cette approche ne garantit pas, à elle seule, le succès de l’intégration locale d’un chantier d’une telle ampleur, elle en crée les conditions : concertation, anticipation, coordination.
À Gravelines, les mois à venir seront décisifs. En posant les bases d’un développement partagé, la démarche Grand Chantier permet de construire, au-delà du chantier lui-même, une adhésion durable au projet.