DÉCODAGE. Qu’est-ce que la laïcité ? Quels sont les enjeux autour de ce principe à l’heure actuelle ? Comment la préserver ? Entretien avec Mathilde Philip, professeure de droit public, déléguée générale de la Chaire lyonnaise des droits humains et environnementaux, université Jean Moulin (Lyon 3).
2025 marque les 120 ans de la loi sur la séparation des églises et de l’État, qui pose les bases de la laïcité en France.
L’école publique a fait, comme la République, le choix du pluralisme [...]. La laïcité permet de supprimer ce qui est conflictuel pour pouvoir accueillir tout le monde et se concentrer sur la mission de l’École : l’enseignement.
Mathilde Philip
Professeure de droit public, déléguée générale de la Chaire lyonnaise des droits humains et environnementaux, université Jean Moulin (Lyon 3)
Qu’est-ce que la laïcité ?
La laïcité, c'est le fait de respecter réellement toutes les convictions, avec cette idée qu’il n’y a pas de supériorité d’une conviction sur l’autre.
Par conviction, il faut réellement entendre toutes les convictions : religieuse, bien sûr, mais aussi areligieuse, agnostique, athée, ou encore l'indifférence à la religion… Il faut également intégrer toutes les convictions philosophiques et politiques qui peuvent exister dans notre société. Toutes ont le droit d’exister et de s’exprimer dans notre société, à condition de respecter certaines règles. C’est le pluralisme, le pari que les citoyens de convictions différentes peuvent tous vivre ensemble.
Le principe de laïcité fait régulièrement l’objet de controverses, ce qui peut donner l’impression aux citoyens qu’il n’a pas de définition claire. Et il est vrai que la laïcité peut effectivement être sujet de débats sur les plans philosophiques ou politiques. « Le mot sent la poudre », commentait d’ailleurs le grand professeur de droit Jean Rivero, en 1949, en référence aux nombreuses querelles sur le sujet. Mais, ajoutait-il, « le seuil du droit franchi, les disputes s'apaisent. » Car effectivement, juridiquement, la laïcité a un sens précis.
Concrètement, qu’apporte la laïcité à notre société ?
La laïcité, c’est un cadre qui fixe l’organisation de l’État et des pouvoirs publics. Elle découle de la loi du 9 décembre 1905 qui organise la séparation des églises et de l’État. Cette loi fait en sorte qu’il n’y ait pas d'emprise du religieux sur le politique.
Pour faire respecter ce cadre, il y a trois principes, et ces principes ont des conséquences sur toutes les personnes, qu’elles soient publiques ou privées.
La liberté
Le premier principe est la liberté. Nous parlons ici de la « liberté de pensée, de conscience et de religion », pour reprendre la formule de la Convention européenne des droits de l’homme dans son article 9.
C’est, comme nous l’avons dit plus haut, la liberté de croire, de ne pas croire, de changer de religion… De pratiquer et manifester ses convictions, quelles qu’elles soient, notamment dans l’espace public.
Comme toutes les libertés dans un État de droit, cette liberté n’est pas sans limites, et ces limites ont des conséquences sur ce que peuvent faire ou non les citoyens dans l’expression de leur liberté de conviction.
Il y a d’abord les limites liées à l’ordre public : la sécurité, la tranquillité, la salubrité, et, depuis 1995, le respect de la dignité humaine. On ne peut donc pas faire tout ce que l’on veut au nom de sa religion.
Il y a, deuxièmement, des limites liées aux libertés des autres : quand on exprime sa conviction, il faut la concilier avec la liberté des autres d'exprimer aussi leur conviction. On peut ainsi avoir deux convictions qui s'affrontent.
Il y aussi les limites posées par les autres libertés : comment articuler notre liberté de pensée avec la liberté du commerce et d'industrie par exemple ? Ou encore, comment fait-on pour concilier sa conviction avec le principe d'égalité ?
La liberté de pensée, de conscience et de religion doit aussi respecter les lois qui définissent l'intérêt général et les mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui, comme le précise la Convention européenne des droits de l’homme.
Pour vous donner un exemple concret, basé sur de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme : la conviction philosophique qui pousse un naturiste à vouloir vivre nu, ou la conviction religieuse qui pousse à vouloir dissimuler intégralement son visage, doivent toutes deux tenir compte, dans l'expression de cette liberté, du fait qu’il y a certaines convictions, certaines pratiques qui peuvent être problématiques en société. Être nu, ou le visage couvert, ce n'est pas possible dans l'espace public.
En revanche - sinon ce n’est pas un État de droit - il faut qu'il y ait des espaces dédiés pour pouvoir exercer le naturisme, et des lieux, en l’occurrence des lieux de culte, où la dissimulation intégrale du visage est possible.
La neutralité
Le deuxième grand principe, pilier de la laïcité, est la neutralité. La laïcité implique une neutralité des agents publics. Être strictement neutre, cela veut dire religieusement, philosophiquement, mais aussi politiquement et commercialement. Pour prendre un exemple réel : cela veut dire ne pas promouvoir la compagnie de taxis de son beau-frère lorsqu’on est infirmier à l’hôpital public ; ou donner à ses collègues un calendrier avec une publicité pour les services d’un proche...
Les seules limites à cette neutralité sont la liberté syndicale et le fait que l’agent public conserve sa liberté convictionnelle en dehors du service. Il peut ainsi demander des autorisations d’absence pour raisons religieuses, qui lui sont accordées dans les limites du fonctionnement et de la continuité du service.
Cette stricte neutralité de l'agent s’applique même en dehors de tout contact avec le public, même dans son bureau, tant qu’il incarne ses fonctions.
Si les agents publics sont neutres, les usagers, eux, ne le sont pas. Leur liberté de pensée, de conscience et de religion est protégée. Ils doivent cependant respecter le fait que le service public est lui-même neutre. Ils ne peuvent donc pas faire de prosélytisme ou interrompre le service pour des raisons religieuses…
Concernant l’École, la situation est un peu particulière. On croit, à tort, que la loi sur l’école impose la neutralité à tous. C’est plus subtil que cela. À l’école, il y a les parents, qui sont des usagers. En tant que tels, ils sont libres d’exprimer leurs convictions, mais, comme tous les usagers des services publics, ils doivent respecter la mission de l’école - et donc ne pas se livrer, comme on l’a vu, au prosélytisme - et respecter l’ordre public.
Depuis la loi de 2004, les élèves, eux, ne sont pas soumis à l’obligation de neutralité, mais de « discrétion ». Ils peuvent exprimer leurs convictions, qu’elles soient philosophiques, politiques, religieuses, etc. sans faire de prosélytisme, bien sûr. Ils ne doivent cependant pas porter de signes ou tenues ostensibles. Ces derniers doivent ainsi être discrets. Il y a une circulaire qui les définit : une petite croix est autorisée, une petite étoile de David est autorisée… En revanche une grande croix, une kippa ou un voile sont interdits.
« Les signes et tenues qui sont interdits sont ceux dont le port conduit à se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse tels que le voile islamique, quel que soit le nom qu'on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive. […] La loi ne remet pas en cause le droit des élèves de porter des signes religieux discrets. » Circulaire du 18 mai 2004
Pourquoi cette obligation de discrétion : parce que l’école publique a fait, elle aussi, comme la République, le choix du pluralisme. À partir du moment où on accueille tout le monde gratuitement à l’école, il faut pouvoir enseigner sans y subir les débats de la société… « L'école doit être cet asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas », écrivait le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, en 1936. C’est ça, l’esprit !
On a donc enlevé le religieux de l’école (tout en donnant aux parents qui le souhaitent un temps pour donner une éducation religieuse à leur enfant - c’était le sens du jeudi vaqué). Mais cela concerne aussi les autres convictions trop marquées, politiques notamment. La laïcité permet de supprimer ce qui est conflictuel pour pouvoir accueillir tout le monde et se concentrer sur la mission de l’École : l’enseignement.
L'égalité convictionnelle
Le troisième principe est celui de l’égalité convictionnelle : quand une mesure s’applique à une conviction, elle s’applique aux autres. Il y a une réelle égalité de traitement.
Toute discrimination est interdite, qu’elle soit directe (en refusant un service en raison d’un des 26 critères de discrimination interdits par la loi) ou indirecte (en prenant une mesure qui, en apparence, s’applique à tous, mais vise en réalité une conviction précise).
Selon vous, comment se porte la laïcité en France actuellement ?
Ce qui me frappe en particulier, et menace le principe de laïcité, c'est le fait que des personnes chargées des affaires publiques font passer leurs convictions personnelles pour de la laïcité.
On peut entendre, par exemple, un maire dire qu’il faut interdire les menus sans porc à la cantine « au nom de la laïcité ». Mais le droit de la laïcité ne dit rien sur les cantines scolaires !
Les menus des restaurants scolaires doivent respecter les réglementations qui encadrent la sécurité des aliments, les allergènes, les exigences diététiques pour les enfants... Si elle respecte ces réglementations, la mairie peut mettre en place les régimes de son choix. Mais elle ne doit pas viser une ou des religions ! Instaurer des menus sans porc « au nom de la laïcité », c’est faux juridiquement, et cela relève de la discrimination.
Dans sa décision du 11 décembre 2020, le Conseil d’État juge qu’il n’est ni obligatoire ni interdit pour les collectivités territoriales de proposer aux élèves des repas différenciés leur permettant de ne pas consommer des aliments proscrits par leurs convictions religieuses. Les menus de substitution dans les cantines scolaires, qui ne sont qu’une simple faculté pour les collectivités territoriales, ne sont pas contraires, lorsqu’ils sont proposés, au principe de laïcité.
Dire « il faut interdire telle conviction religieuse, tel signe religieux… au nom de la laïcité », c’est de l’instrumentalisation. En faisant cela, on dénature le principe de laïcité et on met dans la tête des citoyens l'idée que, juridiquement, cette laïcité serait conflictuelle, alors qu'au contraire, elle est très apaisante quand on la connaît. Le pouvoir du droit, c'est justement d’aplanir le conflit.
Quels sont les meilleurs outils pour préserver la laïcité ?
La formation est un excellent outil ! À Lyon, par exemple, nous avons mis en place le diplôme universitaire Religion, liberté religieuse et laïcité pour former des cadres de la fonction publique, des journalistes, des cadres du secteur privé, etc. ainsi que des cadres religieux. Ces formations, homologuées par le ministère de l'Intérieur, sont maintenant présentes au niveau national et obligatoires depuis 2017 pour les aumôniers.
Dans ces formations, nous constatons que ceux qui arrivent en se disant « très laïques » et ceux qui se disent « anti-laïcité » connaissent en réalité tous assez mal les contours de ce principe. Et, au fur et à mesure de l’année, ces deux populations se rapprochent autour de la notion juridique. Finalement, les polémiques s’apaisent.
On peut aussi citer le plan de formation Valeurs de la République et laïcité. Ce plan permet aux agents publics, aux professionnels et aux bénévoles associatifs d’être au clair avec le principe de laïcité et de mieux comprendre comment l’appliquer dans l’exercice de leurs métiers. Les écoles du service public, comme l’École nationale des greffes, font, par ailleurs, un réel effort pour enseigner la laïcité, avec des modules spécifiques sur ce principe.
Se former à la laïcité, et renforcer ainsi ses connaissances sur ce principe et le fait sociologique, historique, philosophique, religieux…, est un outil efficace pour apaiser le débat.
Une autre idée, pour préserver la laïcité, c’est de traiter le fait par le dialogue avant qu’il ne devienne conflit. Et cela aussi nécessite de la formation pour connaître la méthodologie.
La laïcité n’interdit pas à l’agent public d’écouter l’usager parler de ses convictions religieuses. La neutralité lui impose de le faire sans juger les convictions, et sans y répondre religieusement. Confronté au fait religieux, l’agent va rappeler le cadre applicable, qui est la laïcité, et, surtout, expliquer pourquoi le cadre applicable est celui-ci. Mais attention : rappeler la règle, ce n’est pas braquer la règle.
Il faut savoir écouter, et détecter ce qu’il y a derrière la conviction religieuse exprimée : il y a souvent d’autres choses que ce qui est formulé, comme un problème au travail ou ailleurs. Ce dialogue constructif fonctionne très bien. Lorsqu’une personne est écoutée, et que la règle lui est rappelée, généralement, elle en tient compte et respecte le cadre laïque .
Tout sur la laïcité
Définition, guides, formations... Toutes les ressources pour comprendre la laïcité.